Ni patients, ni clients.
Sur le futon, je ne reçois pas de patients. À deux égards : d’une part, allons au plus simple, le vocable est réservé au personnel médical et paramédical. Mais d’autre part – et c’est là l’essentiel – la posture du jusha* lors d’une séance de Shiatsu n’est pas passive.
S’il est vrai que l’essentiel de la séance se déroule allongé, recevant les pressions, étirements, connexions du shiatsushi**, il ne faut pas pour autant négliger la part active du jusha dans la relation. Ce dernier se livre, s’engage, et prolonge la séance au-delà du futon en améliorant son hygiène de vie entre les séances suivant les conseils du praticien. Ainsi, celui-ci participe-t-il à son bien-être et ne se réduit-il pas simplement au rôle de “patient”.
Chez moi, pas de clients*** non plus. En effet, le terme désigne de nos jours un rapport essentiellement commercial : la cliente est devenue la personne qui achète un bien ou un service dans un rapport essentiellement pécuniaire. Cela ne cadre pas avec la relation de confiance qui se tisse entre un thérapeute et la personne qui le sollicite.
Mais le paragraphe précédent donne déjà la direction : comment qualifier la personne qui se présente chez le shiatsushi ?
On peut bien-sûr utiliser le terme japonais “jusha”, “celui qui reçoit la technique” mais il s’en tient à une description très premier degré à peine préférable au vocable “client”. Non. Il manque encore quelque chose…
Présentons une séance, la relation qui en découle, et le terme s’imposera de lui-même :
La personne est reçue et accueillie avec écoute et bienveillance. Après avoir présenté sa plainte principale, le praticien enchaîne les questions (“monshin”) pour établir un bilan selon la méthodologie de la médecine traditionnelle chinoise. Ensuite la personne s’allonge sur le dos et le praticien affine son bilan en prenant le pouls ou en palpant sur l’abdomen les zones réflexes des différents organes (“setsushin”). S’ensuit la pratique à proprement parler où la personne reçoit des pressions sur des points d’acupuncture, des étirements des méridiens, des mobilisations, des exercices de respiration adaptés, voire de relaxation en fin de séance. Enfin, le praticien propose-t-il des choses à mettre en place dans la vie de tous les jours pour aider à corriger certains déséquilibres identifiés de concert.
On y touche déjà, c’est palpable.
La confiance. La confiance est à tous les étages dans le déroulé de cette scène. Dès le prologue, dans sa démarche de contacter un shiatsushi, la personne est confiante dans le potentiel du shiatsu de l’accompagner à travers certaines difficultés. Elle a également confiance en sa propre faculté à vivre de manière plus saine, avec plus de légèreté, de joie, et ainsi de laisser derrière elle certains des maux de société dont elle est affligée. Confiance en le shiatsushi, à qui on confie son fardeau et une part de son histoire. Confiance en ses compétences, se laissant être manipulée, étirée, mobilisée, même dans des zones sensibles comme l’abdomen.
Je n’ai donc pas de clients, pas plus que de patients.
Mais la confiantèle, elle, grandit.
J’ai des confiantes et des confiants.
La confiance qu’ils me portent m’honore.
Et la confiance qu’ils se portent les honore.
On avance ensemble, en confiance et humilité, vers un mieux-être.
Vers une vie où prendre soin de soi n’est plus un luxe mais une joie.
* jusha : celui qui reçoit la technique
** Shiatsushi : praticien de shiatsu
*** Client : du latin cluere “se pencher”, “s’appuyer” et fait référence au lien entre une personne et son patron qui le soutenait et dont il dépendait.
